Les derniers nomades du Rajasthan
Biographie
Réalisé en 2006 à la Cité de la Musique à Paris
Alain Weber, réalisation artistique
Christophe Olivier, lumières
Eric Bodard, son
Une multitude de familles d’artistes aux ramifications complexes continuent au sein de villages disséminés dans l’immensité du désert du Thar, à vivre de la mouvance d’un savoir ancestral qui a connu aussi bien l’éclat des pierres précieuses des palais anciens que la rudesse des roches du désert.
Nats acrobates, chant des femmes jogis, danse chakri des kanjars, pabuji pad des conteurs bhopas nayaks de la caste des bhats, danse neru dédié au dieu serpent Naga des nayiks nous feront découvrir la virulence d’expressions artistiques d’un autre temps. Ce voyage se prolongera jusqu’en Roumanie avec le chant et la danse des derniers « ursaris », anciens montreurs d’ours.
Le bon roi perse Bahram Djoûr, ému par les plaintes de ses sujets les plus démunis qui réclamaient de la musique pour faire la fête comme les riches, aurait obtenu de son beau-père, le roi Shankal de Kanauj vivant dans la haute vallée du Gange, l’envoi de douze mille musiciens. Lorsqu’ils arrivèrent, le roi Bahram leur fit donner de quoi vivre en cultivant la terre: un âne, un boeuf et mille charges de blé à chacun. Mais peu après un an, il les vit paraître complètement affamés, car ils s’étaient contentés de manger leurs boeufs et leur blé. Irrité, le souverain leur conseilla de mettre des cordes de soie à leurs instruments, de sauter sur leurs ânes et d’aller vivre, désormais de leur musique...
Artisans, colporteurs, petits marchands, poètes généalogiques, acrobates, marionnettistes, forgerons, musiciens et danseuses formaient autrefois une nébuleuse de petites castes qui se rattachait aux hautes castes des guerriers, rois, et dignitaires religieux qui étaient à la fois leurs patrons et protecteurs (jajmans).
Défaites, invasions, famines successives engendreront la chute de ces royautés et pousseront à l’errance ce que l’on appelle les tsiganes et les roms aujourd’hui. Certains, dès le v° siècle, seront poussés, au gré de grandes migrations historiques, à s’exiler jusqu’au Proche-Orient, pour atteindre l’Europe au XV° siècle.
D’autres, suivant une noblesse déchue qui se reconvertira à la vie rurale comme les Rajputs du Rajasthan, survivront jusqu’à nos jours dans l’immensité des terres de l’Inde.
« Nous sommes l’océan de la connaissance, la lumière des castes, mendiants des rois, bardes héréditaires de nos patrons, poètes des Sikhs, conteurs des saints soufis. Tout le monde sait que nous sommes les bardes et poètes des gens aisés et respectables ».
Les doms (ou dum ou domra), célèbres aujourd’hui pour être la caste responsable de la crémation sur les ghâts de Varanasi (Bénarès), sont souvent considérés comme les descendants des tsiganes, l’appellation « dom » qui signifie originellement « tambour », aurait donné naissance, sous l’influence de langues étrangères, au terme « rom ».
Parmi les castes (jâts) d’artistes présentés dans ce spectacle, nous pourrons découvrir :
LES NATS ACROBATES
Les nats à l’origine acrobate, (de « natya » : danseur, on les appelle aussi dans certaines régions de l’Inde : « bazigar », de « bazi « : »jouer » en langue persane) représentent à eux seuls une part très importante des arts populaires et couvrent un vaste espace d’expressions artistiques et religieuses. Les Jogis Nats et les Jogis kalbelyas se rattachent notamment à ce groupe. Le Dieu des nats est bien sur Hanouman, le dieu singe, à cause de sa dextérité acrobatique.
LES FEMMES JOGIS NATS (de « yogi » et de nats, acrobates)
Ceux que l’on appelle les jogis au Rajasthan sont en fait une branche des fameux nats, acrobates, saltimbanques et jongleurs.
En effet, certains nats avaient choisi, pour mieux justifier leur errance, de suivre la démarche ascétique des jogis ou yogis devenant disciples du saint Gorakhnath (Gorakshanath) devenu leur guru et saint patron. Gorakhnath a vécu au X°siècle et était disciple de Matsyendranath, saint militant pour l’égalité des castes, comme le célèbre autre maître spirituel du Rajasthan : Ramdevji ou Ramdeo.
Mais cette branche dite « jogi nat » a peu de rapport avec ceux que l’on appelle « yogi » les héritiers et disciples des cultes shivaïtes qui pratiquent nus l’ascèse, se couvrant de cendres, le trident à la main, à l’image de Shiva.
Une branche des jogis nats, est surtout connue pour leur relation avec le cobra (nâga) qu’il chassait autrefois des villages et vénérait comme un Dieu comme chez les jogis saperas (de « sanp », serpent) de Jaipur (d’où est originaire la danseuse Gulabi) ou chez les jogis nats de Jodhpur célèbres grâce à la danseuse Suwa Devi, membre du groupe « Divana » découverte dans le film « Latcho Drom » de Tony Gatlif et présente dans ce spectacle.
Cette relation particulière donnera naissance à la danse récente dite « kalbelya » pratiquées par les femmes jogis kalbelyas, la danse à la robe noire (de kali, noir) qui imite la fascination exercée par le cobra.
Dans ce spectacle, pour la première fois, seront présentés les chants originels et traditionnels des femmes de la communauté des jogis kalbelyas ainsi qu’une autre danse traditionnelle, la danse Kachhi Ghori, « danse du cheval ».
LA DANSE CHAKRI DES KANJARS
Cette danse est l’ancêtre de la fameuse danse kalbelya , la danse chakri (de « chakkar », tourner) est pratiquée soit par les kanjars soit par des hommes travestis qui la dansent sur les genoux. Les kanjars vivent dans le district de Chhipa Barod au Rajasthan.
Ils appartenaient autrefois aux tribus criminelles telles qu’elles avaient été déterminées par les Britanniques en 1871. En effet, la colonisation britannique imposant de plus en plus de pressions fiscales, pour lutter contre ces injustices, beaucoup de tribus autochtones, de clans nomades se révoltèrent et furent ainsi reliés au statut dégradant de criminels dès leur naissance.
Cette loi prit fin en 1952 après l’indépendance, ces tribus devinrent officiellement « de-notified ».
Les kanjars maintenant gardiens de villages, possèdent leur propre danse : dans le tournoiement intense des robes, les jeunes femmes rejettent les avances du danseur et joueur de dholak.
LE PABUJI PAD PAR LES BHOPAS NAYAKS DE LA CASTE DES BHATS
Les bhats connus au Rajasthan pour leur théâtre de marionnettes (kathputli), étaient surtout à l’origine, comme c’est le cas pour beaucoup de castes d’artistes, des bardes généalogiques. Leur rôle était autrefois primordial dans la société traditionnelle car non seulement, ils chantaient les louanges des castes qu’ils servaient, des princes d’antan aux fiers guerriers rajputs, des grands marchands aux familles nobles paysannes, mais ils étaient aussi la mémoire de ces castes, capable de citer oralement la généalogie de chaque famille sur plusieurs siècles.
Parmi les nombreuses fonctions des bhats conteurs auxquels sont affiliés les bhopas, bardes ou devins, l’on retrouve les bhopas du pabuji pad.
C’est sur le pad , « le rideau » que l’on raconte la belle histoire de Pabu : une toile en coton (rezi) minutieusement peinte se déroule et se tend sur des bambous, une soixantaine de dessins forme une véritable bande dessinée racontant les exploits de Pabu, gardien de vaches.
« Pabuji est né en 1256 à Kolu village du district de Jodhpur. À l’âge de 24 ans, le vaillant Pabuji Rathore devait se marier avec Phoolamde, la fille du chef Rajput d’Amarkot : Sosha Rajput du Sindh. Les préparatifs commencèrent. Pabuji obtint comme cadeau de la part du noble Deval Charni : Kesar Kalmi, une jument réputée pour sa beauté et ses prouesses, à la condition que Pabuji revienne immédiatement si les troupeaux de vaches de Deval seraient en danger.
Les belles manières de Pabuji avaient fait une très bonne impression sur les Sodhas et Phoolamde était impatiente de sceller cette union. Les cérémonies du mariage arrivèrent. La fiancée et le fiancé commencèrent à tourner autour du feu rituel (saptapadi), une, deux, trois fois… Mais à la troisième circonvolution, la procédure fut interrompue par l’arrivée brutale de Deval. En effet, les Khenchies de Jayal avaient emporté ses vaches.
Qu’allait faire Pabuji ? Attendre et finaliser son mariage ? Envoyer quelqu’un à sa place afin de savourer la bénédiction que lui apportait ce mariage…. Non, bien sur, car Pabu devait honorer sa promesse. Précipitamment, il quitta la cérémonie avec sa fiancée à demi mariée pour se battre contre les voleurs de bétail et périra lors du combat… »
La légende complète de Pabuji est composée de 52 compositions poétiques (panwaras ). Les bhopas fonctionnent en couple. L’homme est vêtu d’un magnifique costume rouge flamboyant (jaama) et de clochettes aux pieds, et chante de manière narrative chaque panwara en s’accompagnant de la vièle rawanhattha. Le rawanhattha dont la caisse est en noix de coco et le manche en bambou possède une corde unique augmentée de 3 à 16 cordes sympathiques, c’est, dit-on, l’instrument du dieu Ravana. Des petites clochettes fixées au manche marque le rythme récitatif de l’épopée. La femme ou, dans le cas présent un homme travesti, met en valeur chaque scène du pad en suivant le chant avec une lampe (pala) ou en dansant.
LA DANSE DERU DES NAYIKS DU VILLAGE D'ASPALSAR DANS LA RÉGION DE SEKAWADAH
Les charmeurs de serpent liés aux anciens culte shivaïtes et donc souvent aux jogis occupent une place prépondérante en Inde ainsi que dans beaucoup d’autres pays de Sri Lanka à l’Egypte. Leur réelle fonction est avant tout de chasser les serpents des villages lors des récoltes et de la saison des pluies et de guérir de morsures qui représentent un taux important de mortalité dans les villages en Inde. Le serpent « naga » est considéré comme une divinité par ces castes ainsi que par la population rurale et fait l’objet de différents cultes religieux. Par respect, on ne le tue jamais.
Les Madaris sont la branche musulmane de cette spécialité, leur maître spirituel est Bazi-ul-Din Shah ou appelé Zinda Shah Madar. Il est né à Alep en 1050 et l’on retrouve ses disciples jusqu’en Egypte avec les clans Halabs ( d’Alep) et les Masalibs.
Les jogis nats, kalbelyas et saperas aussi présent dans ce spectacle forme une autre branche de cette tradition.
Les fameux Pulluvans du Kerala, bardes et poètes sont aussi des adeptes du Dieu Naga. Ils sont spécialisés dans les rituels d’exorcisme liés au serpent, pendant lesquels ils réalisent de magnifiques « kalam », peintures éphémères peintes sur le sol à l’aide de grains de riz, lors des cérémonies de transe.
Les nayiks, lors de leur danse, maintiennent le mordu éveillé afin que le venin ne se répande trop vite dans le corps du malade et qu’ils puissent le soigner à l’aide de plantes spécifiques. Le derun, dhaak ou hurukka, qui donne le nom à cette tradition, est un petit tambour qui a la forme d’un sablier, la pression des deux peaux se modifie par la tension d’une corde en cuir.
NAPOLÉON ET NADIA CONSTANTIN (ROUMANIE)
La tradition des Tsiganes ursarii, les anciens montreurs d’ours - Roumanie
Dans le village de Gratia, situé dans la plaine roumaine du Danube, vivent deux sortes de roms. Les premiers sont les musiciens lautarii autoproclamés “tsiganes”. Ils habitent le centre du bourg, parmi les Roumains dont ils ont adopté la langue, les coutumes et la musique. Se prenant pour des Tsiganes d’élite, les musiciens se gardent bien d’avoir à faire avec les autres Roms du village : les ursarii, montreurs d’ours. Les ursarii sont peu nombreux. Ils vivent en marge du village, dans des maisons très modestes, mais plutôt propres. Ils se sont établis ici depuis quelques dizaines d’années. Une femme se rappelle l’arrivée de ses parents de Russie, pendant la deuxième guerre mondiale, déportés en Transnistrie (région faisant partie aujourd’hui de la Moldavie). Ils parlent un dialecte de la langue romani et ne s’entendent qu’avec les autres ursarii.
Les hommes réparent négligemment des objets métalliques car ils sont d’anciens forgerons. Ils se rencontrent aussi souvent que possible pour boire un verre, jouer aux cartes ou se disputer. Les femmes, les jours d’été, se réunissent dans la rue et bavardent jusque tard dans la nuit, les enfants tournant autour d’elles. Tous sont très pauvres, mais sans souci. On ne trouve de l’argent que pour les jupes longues et bariolées, et les châles séduisants des femmes. Dans ce petit quartier vivent les époux Napoléon et Nadia Constantin. Autour d’eux vivent la belle mère et les enfants : Clinton, Securitatea et Terminator….
Napoléon chante chaque fois qu’il en a envie, en s’accompagnant de deux petits tambours bricolés de matériaux de récupération, qu’il frappe énergiquement avec deux cailloux ou deux cuillères superposées. Nadia danse comme une reine égyptienne, les regards fixes dans les yeux de son mari.
TEXTES D'ALAIN WEBER











