Sheikh Taha
Biographie
Aujourd’hui, sur la place d’un village, une scène rudimentaire est dressée : quelques bancs de bois accolés ou superposés, des guirlandes d’ampoules en guise d’éclairage et une sono anarchique et saturée servent de cadre à un déferlement extatique.
La voix de Sheikh Taha domine et survole ces effluves électriques ; une voix sans cesse refaçonnée, privilégiant avant tout l’émotion, loin du formalisme académique. L’essentiel tient dans l’habileté du munshid (chanteur religieux) à communiquer ses sentiments, à travers la recherche du saltana (extase). Amour mystique, angoisse de l’absence, abandon du corps, le tout est rendu par le son d’une simple voix…
Sheikh Taha, jeune sheikh au mode de vie mystique - il vit seul dans une petite zawiya (confrérie) à quelques kilomètres de Louxor -, dégage une simplicité naïve qui fait de lui un nouveau personnage du chant soufi, dans la lignée de Sheikh Ahmed al-Tunî (région d’Assiout).
Lorsqu'il chante, le visage de Sheikh Taha resplendit et respire l’harmonie. Sa voix restée claire, malgré une multitude de nuits blanches, scande des mots arrachés à un autre Islam. Cet Islam de la rue, du village, des gallabiya et des chichas, cet Islam dernier rempart à la poésie du peuple du Nil.
Le munshid est le dernier grand personnage du monde populaire égyptien. Il est à la fois homme de foi, chanteur, poète, comédien, prophète et un peu magicien. On le traite avec déférence mais exigence, car comme tout artiste en représentation, il doit constamment donner le meilleur de lui-même.
Sheikh Taha possède l’apanage parfait de l’homme saint, il est affable et poli (dans le sens arabe du terme adab qui signifie « bien se comporter avec son entourage »).
Les magdoub (fous de Dieu ravis par l’extase) et les mudrib (aspirant à la présence de Dieu), aiment la sainteté de Sheikh Taha, cette faculté à révéler le divin qui inclinera l’état de transe lors du dhikr, la danse rituelle soufie. Car le munshid est un avant tout un transmetteur : c’est par son inspiration et son habilité à déclamer las grands textes poétiques, que l’auditoire obtiendra le sentiment de délivrance propre à ces cérémonies.
La révélation, dans une société traditionnelle, reste le moteur fondamental de l’inspiration, à l’opposé de notre monde profane animé par l’idée de l’art comme émanation de la créativité humaine.
Le spécialiste ou le critique musical ne doivent donc pas s’étonner de l’ignorance de tel ou tel artiste populaire face à toute théorie musicale. Ce dernier est avant tout animé par un « instinct » de transmission et l’imitation, il peut chanter parfaitement dans tel ou tel mode (maqâm) sans pour autant en connaître par exemple son appellation.
Au même titre, nombre de ces chanteurs ont une connaissance très hétéroclite de la mystique et de la foi islamique, leur apprentissage est un apprentissage oral qui s’est façonné sur le terrain… Rares sont ceux qui ont une connaissance réelle de l’hagiographie musulmane. Paradoxalement, cette ignorance aurait presque pour effet de renforcer la conviction qui habite le munshid, ce « faiseur d’émotions ».
Un certain nombre de codes existent dans le monde poétique soufi ; ces codes s’inscrivent dans une vision universelle de la spiritualité et les références aux « gens du Livre » ( ahl al-kitab ) établissent des parallèles constants entre la Torah, les Evangiles et le Coran.
Les maoulid (pluriel de mouled, terme qui remonte à l’époque mamelouke), fêtes qui célèbrent l’anniversaire de la mort des saints musulmans locaux et des grands personnages du panthéon soufi, sont le pôle de la vie rituelle d’un monde rural (baladi) de plus en plus bousculé dans ses racines. Plusieurs milliers de personnes y viennent à la recherche de baraka.
Chaque mouled est proportionnel à l’importance du sheikh ou saint, déterminée par sa renommée locale, sa vie exemplaire, ses œuvres, son maître, sa confrérie ou de la part historique qu’il occupe dans l’Islam populaire égyptien.
Même si aujourd’hui la voie (soulouk) et l’enseignement des diverses thourouq (confréries) ne sont plus suivis avec la même détermination qu’autrefois, la nouvelle génération ne dédaigne pas goûter aux frissons acoustiques du hadra ou dhikr pratiqués publiquement. En Egypte, c’est une véritable danse rituelle (raqs) de partage et d’extase (wajd).
Ce débordement évoque plus nos danses contemporaines ou quelques danses antiques qui auraient traversé l’orthodoxie islamique. Il est vrai que, sur cette terre du Nil, lorsqu’on est témoin de cette gestuelle, on ne peut s’empêcher de penser à un monde ancien incarné par ces vieilles pierres des temples bordant les villages de Haute-Egypte.
Alain Weber
Promotion Artiste
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